Dans les containers, la guerre silencieuse des espèces exotiques

À Saint-Barthélémy, chaque container de plantes ornementales venu de Floride est une boîte de Pandore. Guillaume Ramade, garde technicien à l’Agence Territoriale de l’Environnement, traque sans relâche les espèces exotiques envahissantes qui menacent la biodiversité fragile de cette île des Antilles françaises.

Serpents des blés, iguanes rayés, amphibiens, insectes… À chaque inspection d’un container en provenance de Floride, Guillaume Ramade sait qu’il va faire des découvertes. Pas forcément réjouissantes. Titulaire d’une licence en biologie des organismes de l’Université de Pointe-à-Pitre et d’un master en gestion de la biodiversité terrestre et tropicale, Guillaume s’est spécialisé dans la lutte contre les espèces exotiques envahissantes. Un combat quotidien, souvent solitaire, aux enjeux considérables pour l’avenir écologique et agricole de l’île.
A la recherche des passagers clandestins

L’origine du problème est bien connue. Pour répondre aux besoins en végétaux ornementaux et fruitiers des somptueuses villas de Saint-Barth, l’île importe massivement depuis la Floride. Les containers arrivent certes munis de certificats phytosanitaires, mais reptiles, amphibiens et insectes font le voyage en clandestins, dissimulés dans les racines ou les mottes de terre. Les chiffres donnent le vertige : en 2017, lors des premiers contrôles systématiques, l’inspection de 14 containers avait mis au jour pas moins de 83 espèces exotiques différentes. En 2024, 4 containers contenant 36 900 plantes en cachaient encore 23. « À chaque fois qu’on ouvre un container, on trouve des espèces qui n’ont rien à faire ici », résume Guillaume Ramade, sans se départir de son flegme.
Une biodiversité endémique menacée
Les conséquences écologiques sont lourdes. Le serpent des blés, couleuvre prolifique originaire du sud-est des États-Unis, constitue l’une des menaces les plus préoccupantes. Prédateur efficace, il s’attaque aux oiseaux endémiques de l’île, déjà fragilisés par leur isolement géographique, et entre en compétition directe avec la couleuvre du banc d’Anguilla, espèce locale emblématique qui se retrouve privée de nourriture et d’espace vital. Plus inquiétant encore : au total, 16 espèces de serpents ont été détectées dans les containers inspectés, dont 6 venimeuses. Or Saint-Barthélémy ne dispose d’aucun anti-venin, la faune locale ne présentant jusqu'à présent aucune menace. Quant aux iguanes rayés, venus eux aussi de Floride, ils supplantent progressivement l’iguane des Antilles. Et l’importation de citronniers a introduit le chancre citrique, une maladie bactérienne qui compromet directement les projets de développement agricole portés par la Collectivité.
Un arsenal juridique encore incomplet
Face à l’ampleur des risques, Guillaume Ramade et son équipe ont bâti des réponses pragmatiques. En analysant les traitements phytosanitaires pratiqués avant expédition, ils ont identifié l’acéphate comme la molécule la plus efficace contre la faune clandestine, et convaincu de nombreux exportateurs floridiens de l’adopter avant chaque envoi. Beaucoup jouent désormais le jeu. Depuis deux ans, les importateurs peuvent également déclarer leurs listes de produits en ligne, permettant à l’ATE d’anticiper les contrôles et de mieux cibler ses interventions. La sensibilisation du grand public porte aussi ses fruits : aujourd’hui, un serpent inconnu aperçu sur l’île déclenche immédiatement un signalement et l’ATE intervient rapidement avant que l’individu ne s’installe.
Reste un obstacle de taille. Le code de l’environnement de Saint-Barthélémy, propre à la Collectivité territoriale, ne prévoit aucune sanction contre les importateurs fautifs. Les agents peuvent bloquer le dépotage d’un container contaminé, mais pas sanctionner l’expéditeur. Une réforme est en préparation pour combler ce vide juridique. La DAAF, Direction de l’Alimentation, de l’Agriculture et de la Forêt, basée à Saint-Martin, ne dispose pas, quant à elle, des moyens humains pour intervenir sur l’île. Guillaume Ramade reste donc souvent seul en première ligne. Pourtant, l’espoir est permis. L’éradication réussie des chèvres sauvages qui ravageaient la végétation des îlets Fourchue et du Petit Cul-de-Sac Marin l’a bien démontré : à Saint-Barthélémy, la lutte contre les espèces envahissantes paie, à condition de s’y mettre à temps.
Mariane Godoc
Article paru dans le magazine N°32 d'Outre Mer Grandeur Nature.




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