Sargasses : de la nuisance à la ressource, le vaste chantier caribéen
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Ces photos en date du 26 avril montrent l'état actuel de certains de nos littoraux. Il n'y a pas grand-chose à ajouter à ce que l'image dit déjà, si ce n'est l'odeur, le silence sous-marin, les habitants, herbiers, poissons et coraux en asphyxie.
Depuis 2011, la Caraïbe entière encaisse des vagues de Sargassum natans et Sargassum fluitans dont les volumes ont atteint jusqu'à 20 millions de tonnes lors des pics les plus intenses. La réponse collective se construit, laborieusement, trop lentement à l'échelle des dégâts engendrés.
Les barrages flottants : une promesse encore inégale
La technique la plus déployée à l'échelle régionale repose sur des barrages flottants, structures de rétention ou de déviation installées en mer pour intercepter les bancs d'algues avant échouage. Le principe est simple sur le papier : collecter les sargasses fraîches, non dégradées, directement valorisables et sans émission de gaz toxiques. En Martinique, un barrage de 1 300 mètres a été installé entre Le Vauclin et Le François. À Saint-Martin, après deux ans d'études comparatives menées sur d'autres territoires, un marché d'un million d'euros vient d'être attribué pour l'installation de barrages déviants en cascade à Cul-de-Sac et Quartier d'Orléans, avec une prévision d'évitement d'environ 90 % des arrivages à la côte.

Mais le dispositif montre ses limites dès qu'on s'éloigne des conditions idéales. En Guadeloupe, 5 000 mètres de barrages ont été déployés sur les communes les plus exposées. Les résultats sont inégaux : ceux testés à Capesterre-de-Marie-Galante et à Terre-de-Bas en 2024 n'ont pas atteint les objectifs fixés, ancrage insuffisant, configuration côtière inadaptée, courantologie trop forte. Des plans de pose modifiés sont en cours d'étude mais, en attendant, les habitants suffoquent et les bourgs se vident de leurs habitants et commerces.
Ce qui ressort des bilans terrain : l'efficacité d'un barrage dépend autant de la connaissance fine de la courantologie locale que de la qualité de l'infrastructure. Des pistes émergent pour aller plus loin, certains ingénieurs explorent des barrages déviants capables de produire de l'électricité grâce à l'action de la houle sur leurs bouées, couplant ainsi protection littorale et production énergétique. Le défi reste la résistance aux vagues massives d'échouages et aux cyclones, ces derniers imposant de démonter ces structures en saison.
La Barbade : laboratoire caribéen de la valorisation des sargasses
Parmi les territoires qui ont choisi de traiter les sargasses comme une ressource plutôt qu'un déchet, la Barbade occupe une place à part. Ce n'est pas une île qui attend les financements pour commencer, c'est un écosystème d'innovation construit méthodiquement depuis plusieurs années, autour du campus Cave Hill de l'Université des West Indies, avec plusieurs équipes distinctes travaillant en parallèle sur des filières radicalement différentes.
Biométhane : quand le rhum alimente les voitures
La filière la plus médiatisée est celle du Dr Legena Henry. Rum and Sargassum Inc., en partenariat avec l'UWI, a lancé le 17 septembre 2024 le premier véhicule fonctionnant au gaz naturel bio-compressé produit à partir de biométhane extrait de sargasses et d'eaux usées de distillerie de rhum. Le procédé repose sur la digestion anaérobie des deux flux combinés, une équation locale qui transforme deux nuisances en carburant renouvelable, avec un dépôt de brevet à la clé. Selon les modèles de recherche de l'équipe, alimenter une année entière de transport en Barbade nécessiterait environ 105 000 tonnes de sargasses fraîches et 685 millions de litres d'effluents de distillerie, et permettrait d'éviter jusqu'à un million de tonnes de CO₂ annuellement, des projections qui restent à confirmer à l'échelle industrielle. L'objectif affiché : une flotte de taxis au bio-GNC, des stations de recharge réparties sur l'île, et une réplication régionale du modèle.

Biostimulant agricole : Supreme Sea et la question de l'arsenic
En parallèle, une deuxième filière, plus discrète, progresse depuis 2016. Joshua Forte, fondateur de Red Diamond Compost, a développé Supreme Sea, un biostimulant horticole extrait de sargasses traitées, dont un essai conduit avec le campus Cave Hill a démontré qu'associé à des doses réduites d'engrais synthétiques, il augmentait significativement la production foliaire. Des essais sur gazons sportifs en Grande-Bretagne ont confirmé que diviser par deux la quantité d'engrais chimique tout en appliquant Supreme Sea produisait de meilleurs résultats que les engrais synthétiques seuls ; des essais sur tomates et concombres en Espagne montrent des augmentations de rendement, et des tests sont désormais en cours au Cameroun. Ce qui distingue Red Diamond des autres tentatives : un traitement à froid qui extrait les nutriments sans détruire les protéines actives ni introduire de métaux lourds, dont l'arsenic, présent dans une partie de la biomasse côtière, reste le premier danger pour toute filière de valorisation agricole.
Séquestration en eaux profondes : l'hypothèse SeaSINC
Une troisième approche, la plus radicale et la moins connue, se joue sous la surface. Le projet SeaSINC, conduit en eaux barbadiennes à bord du navire James Cook, place des balles de sargasses compressées à des profondeurs de 1 000 et 4 000 mètres pour évaluer la faisabilité du coulage contrôlé comme technique de captage marin de CO₂. Des capteurs autonomes et des caméras benthiques mesurent pendant douze mois la décomposition des algues à ces profondeurs, la réponse des communautés microbiennes et les effets sur la biodiversité des fonds. L'idée de fond : les sargasses coulent naturellement depuis des millénaires et participent au flux de carbone vers les grands fonds, ce projet, encore en cours d'évaluation, cherche à quantifier ce phénomène et à déterminer s'il peut être amplifié de manière contrôlée, sans endommager les écosystèmes abyssaux. Les conclusions définitives ne sont pas encore publiées.
Le verrou non résolu : décontaminer la biomasse
Toutes ces filières butent sur le même obstacle technique. Caribbean Chemicals, dont la Barbade est territoire partenaire, travaille sur des technologies qui réduisent significativement les taux d'arsenic et de métaux lourds dans la biomasse de sargasses, verrou que toutes les autres filières de valorisation agricole doivent franchir pour prétendre à une réplication sans risque. C'est précisément le genre de détail que les communiqués institutionnels omettent : la sargasse côtière est une éponge à métaux lourds, et aucune filière alimentaire ou agricole ne peut fonctionner sans résoudre ce problème en amont.
La Barbade, elle, le résout, filière par filière, depuis le sol agricole jusqu'aux grands fonds, depuis le réservoir d'une voiture jusqu'aux marchés cosmétiques coréens.

Saint-Vincent-et-les-Grenadines : une ferme marine en eau
Depuis septembre 2025 et jusqu'en avril 2026, la société britannique Seafields Solutions a déployé à Saint-Vincent un projet pilote financé par la Banque mondiale à hauteur de 15 millions de dollars, dans le cadre du programme OECO « Unleashing the Blue Economy in the Caribbean ». L'approche est différente de ce qui se pratique ailleurs : le système SeaClear intercepte les sargasses en mer derrière des barrières de déviation, puis les stocke vivantes dans des parcs aquacoles flottants appelés AlgaePonix, maintenant la biomasse fraîche, non dégradée, directement transformable. Les débouchés visés : biostimulants agricoles, biochar pour béton vert, pulpe pour bioraffinage. Un premier accord d'approvisionnement de 1 500 tonnes de pulpe par an a déjà été signé. Le modèle, s'il est validé, a vocation à être reproduit à l'échelle du bassin.

Guadeloupe : SUEZ sur le terrain de la chlordécone
Un angle moins médiatisé mais particulièrement pertinent pour nos territoires : en Guadeloupe, SUEZ travaille sur la production de fertilisants biologiques à partir de sargasses, couplée à un axe de dépollution des sols contaminés à la chlordécone. La sargasse comme outil de remédiation des sols antillais, c'est une convergence de crises qui mérite d'être suivie de près.
Princeton, Puerto Rico : la bioraffinerie comme horizon
Une équipe menée par l'université de Princeton explore un processus de bioraffinerie complexe visant à extraire de la sargasse des biocarburants, des produits chimiques et des bioplastiques biodégradables, ainsi que des métaux rares dont des terres rares utilisées dans les véhicules électriques et les batteries. Le défi : la variabilité saisonnière de la biomasse et la présence d'arsenic dans certains gisements côtiers, que la NOAA et Puerto Rico analysent désormais systématiquement sur six sites prioritaires pour déterminer les seuils de manipulation sûre et les modalités de réutilisation envisageables.
Ce que tout cela dessine
En quelques mois, l'écosystème de réponse régionale s'est densifié : fermes marines en eau à Saint-Vincent, biocarburant à la Barbade, bioraffinerie explorée à Porto Rico, dépollution à la chlordécone en Guadeloupe, télédétection satellitaire partagée via SARG'COOP. Des chercheurs de l'Université de Porto Rico travaillent également sur la conversion des sargasses en nanomatériaux, une voie qui pourrait ouvrir des applications dans l'énergie et la dépollution environnementale.
Ce qui manque encore : des opérateurs de collecte réactifs, une filière intégrée, de la mer au produit fini, qui soit à la fois économiquement viable à petite échelle insulaire et suffisamment robuste pour survivre à une saison cyclonique. Personne n'a encore résolu cette équation. Mais les pièces du puzzle commencent à s'assembler, île par île. Et il faut faire vite, à la fois pour les populations et pour l'industrie touristique qui en souffrent chaque année. Sans compter la faune et la flore marines qui s'éteignent chaque année davantage.
Vous travaillez sur l'un de ces projets, ou vous observez quelque chose que la donnée satellite ne capture pas ? Je suis preneuse de ce que vous voyez depuis le terrain.
Mariane Aimar Godoc, Photographe naturaliste & journaliste | Guadeloupe
Sources & références
Contexte général, prolifération et impacts
University of South Florida, Optical Oceanography Lab, Sargassum Watch System & bulletins mensuels (2024-2025)
UNEP Sargassum White Paper, 2021
Resiere et al. (2023), "Sargassum seaweed in the Caribbean: A major public health problem still unsolved", Journal of Global Health
Bennett et al. (2025), "Qualitative and quantitative assessment of Sargassum valorisation solutions for the Caribbean", Journal of Environmental Management, vol. 381
NOAA / National Centers for Coastal Ocean Science, Sargassum HAB Event Response Program, Puerto Rico, 2025-2026
Collecte, barrages et dispositifs de rétention
Caribbean Sargassum (caribbeansargassum.com), Fiche thématique n°4 : "La rétention et la collecte des sargasses en mer"
Préfecture de la Guadeloupe / La 1ère, "Ramassage des sargasses en Guadeloupe : une course contre la montre", avril 2025
Services de l'État en Martinique, "Bilan de la saison de collecte des sargasses 2024"
Journal Le Pélican (Saint-Martin), "Sargasses, bilan d'une année record, les barrages attendus en 2026", octobre 2025
Journal de Saint-Barth, "Une réflexion régionale sur la lutte contre les sargasses", mai 2025
Coopération régionale et programmes institutionnels
SARG'COOP / Interreg Caraïbes, Programme caribéen sur les sargasses (sargcoop.org)
Agence Française de Développement (AFD), "Coordination régionale et gestion intégrée des sargasses dans la Caraïbe"
PNUD / Gouvernement du Japon, "Improving National Sargassum Management Capabilities in the Caribbean", 2022-2025
Banque interaméricaine de développement (BID) / IDB Lab, Sargassum Innovation Quest, résultats 2025
Europe en France / Fonds européens, Projet Sargood, Université des Antilles, campus de Fouillole
Valorisation et innovations par territoire
Guadeloupe / Antilles françaises
Projet Sargood & Sargood 2, Université des Antilles (biogaz, fertilisants, éco-matériaux, peinture anticorrosion tropicale)
SUEZ Guadeloupe, production de fertilisants biologiques et dépollution chlordécone (cité dans OECS pressroom)
Saint-Vincent-et-les-Grenadines
Seafields Solutions Ltd / PRGD, Projet pilote SeaClear & AlgaePonix, septembre 2025 – avril 2026 (OECS pressroom ; stvincenttimes.com ; seafields.eco)
Seafields, Roadmap & Science Communications (seafields.eco)
Barbade
Rum and Sargassum Inc. / Dr Legena Henry, UWI Cave Hill, biométhane bio-GNC (CARICOM, CCREEE, La 1ère, SDSN Caribbean, 2024)
Red Diamond Compost / Joshua Forte, biostimulant Supreme Sea (UWI Cave Hill Research, Mongabay, The Invading Sea)
Seafields / National Oceanography Centre / Integrated Environmental Solutions, Projet SeaSINC, eaux profondes barbadiennes (businessbarbados.com, seafields.eco, noc.ac.uk)
Caribbean Chemicals, décontamination arsenic et métaux lourds (IDB Lab, 2025)
Carbonwave / Sarga Agriscience, biostimulant SargaExtra, émulsifiant cosmétique SeaBalance (carbonwave.com, Mongabay)
Projet C-CAUSE, Seafields, Carbonwave, Alfred Wegener Institut, GEOMAR, BASF : éthanol et plastiques techniques (Phyconomy, 2023 ; financement gouvernement allemand, 600 000 €)
Puerto Rico
NOAA NCCOS / Mar Caribe Consulting LLC, suivi biomasse, métaux lourds, modélisation prédictive, 2025-2026
Princeton University / University of Chicago Marine Biological Laboratory, bioraffinerie, terres rares, bioplastiques (ASME)
USF College of Marine Science, système haute résolution de détection et prévision des échouages (usf.edu, 2025)
Autres territoires
Algas Organics (Sainte-Lucie), biostimulant, 500 t/an
SOS Carbon / Origin by Ocean (République dominicaine), Module de collecte littorale (LCM), bioraffinerie, alimentation animale (IDB Lab)
C-Combinator (Mexique), extraction à froid, bio-cuir (IDB Lab)







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