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Sargasses : de la plage à l'usine, le chaînon manquant

Photo du rédacteur: CORAIBES BLOG & STUDIO
CORAIBES BLOG & STUDIO
il y a 2 heures
4 min de lecture

Quinze ans après le début des recherches, les sargasses continuent surtout d'être ramassées puis stockées aux Antilles françaises. Car entre l'algue échouée sur la plage et le produit que l'on pourrait en tirer, il reste un chaînon essentiel : celui d'une véritable filière industrielle.


Pélican ailes déployées posé sur une nappe de sargasses.
Les sargasses ont un impact considérable sur la faune locale.

Le casse-tête de la valorisation

Ramasser les algues n'est que le début du parcours. Les échouements sont imprévisibles, ce qui complique le dimensionnement d'usines qui ont besoin d'un approvisionnement régulier. Avant toute transformation, il faut encore trier, dessabler et sécher la matière. Autant d'opérations qui pèsent sur le coût et la faisabilité des projets.

Pour Charlotte Gully, ingénieure en économie circulaire à l'ADEME Martinique, « le tissu industriel local limité, la composition variable et la gestion des contaminants (arsenic, chlorures, voire chlordécone dans certaines zones) ainsi que la saisonnalité des échouements sont autant de freins à la valorisation ». L'arsenic reste notamment l'un des principaux verrous identifiés par l'évaluation du plan Sargasses II.

Une autre difficulté se joue après le ramassage : le stockage. Huit sites existent en Martinique, mais aucun ne répond pleinement aux critères environnementaux. Un site pilote est en préparation au Robert. L'idée est de ne plus considérer le stockage comme une simple solution d'attente, mais comme une étape de prétraitement, avec dessablage, séchage, compactage et stabilisation de la matière.


Pelle mécanique près d’un énorme tas d’algues brunes, sargasses, avec des voiliers au fond sous un ciel nuageux.
Une fois les sargasses ramassées intervient le difficile problème du stockage.

Des projets qui sortent du laboratoire

La recherche change néanmoins d’échelle. « On a désormais dépassé la phase de recherche fondamentale en laboratoire pour de la recherche appliquée associant industriels et universitaires », observe Charlotte Gully. Les premières applications émergent, même si aucune filière industrielle à grande échelle n'est encore opérationnelle.

En Martinique, la plateforme de compostage d'Holdex Environnement attend ainsi l'autorisation d'accueillir les algues, avec un suivi sanitaire et environnemental. L'entreprise travaille également sur une voie de valorisation par le biochar, avec l'Université de Nantes et le CNRS, dans le cadre du projet CharAlg.

Du côté de l'énergie, le projet SARGASOL, lancé en 2026 par la SARA et l'Université de Lorraine, est encore au stade du laboratoire, mais pourrait déboucher sur un projet pilote.

L'intérêt ne se dément pas : plus de cinquante porteurs de projets ont sollicité l'ADEME ces derniers mois. L'agence cherche désormais à les mettre en réseau, notamment à travers un comité commun aux quatre territoires français concernés.


À Cancún, la Caraïbe cherche aussi des réponses

Cette dynamique dépasse bien sûr les frontières des Antilles françaises. Du 28 au 30 septembre, les Sargassum Cooperation Days ont réuni à Cancún, au  Mexique, différents acteurs confrontés au même phénomène. La rencontre était organisée par SARG'COOP II (Région Guadeloupe, ADEME, INTEC), SARSEA (Expertise France) et CARIBS (ambassade de France au Mexique).

L'objectif : confronter les expériences et rapprocher les acteurs de la recherche, des collectivités, de l'industrie et de la gestion des échouements. Au programme figuraient notamment des visites d'entreprises, un atelier sur la gouvernance, le lancement du projet scientifique CARIBS, un bilan d'étape de l'expertise collective de l'IRD et un groupe de travail consacré aux sites de stockage, avec une attention portée à la protection de l'environnement, de la santé des populations et des travailleurs.

La délégation française réunissait des élus de Martinique et de Guadeloupe, des représentants des services de santé et de l'environnement, des entreprises, le GIP de Martinique et la cellule PULSAR de Guadeloupe.


Quatre personnes de l'ADEME Martinique posent devant un écran bleu de conférence UE-Caraïbe sur le sargasse, à Cancún, 2026.
Mathieu Baumgartner, Cloé Barozier, Charlotte Gully et Laurent Gervais de l'ADEME lors du congrès sur les sargasses au Mexique.

Au Mexique, la valorisation change d'échelle

Charlotte Gully revient impressionnée par le dynamisme des entreprises mexicaines et par la stratégie récemment engagée par le gouvernement autour d'une économie circulaire des sargasses. Certaines applications ont déjà franchi le cap du laboratoire. Sargacreto commercialise ainsi un ciment contenant 5 % de biochar de sargasses, tandis que Carbon Wave développe des biostimulants et des émulsifiants destinés notamment aux cosmétiques. Le contraste est net avec les Antilles françaises, où les projets restent majoritairement au stade de l'expérimentation ou du pilote.


Vue aérienne d’une plage tropicale avec un filet de collecte de sargasses en mer.
Les bassins flottants de Seafields stockent des sargasses fraiches en mer (Photo Seafields).

D'autres initiatives témoignent de la diversité des pistes explorées dans la région. À la Barbade, un méthaniseur associant sargasses et effluents de distilleries est au stade de projet. À Saint-Vincent, Seafields a testé en 2023 des bassins flottants destinés à maintenir les sargasses en vie avant leur récolte. Cette technologie est désormais intégrée au concept SeaClear, qui permet d'intercepter les algues au large à l'aide de barrières flottantes.

Ces solutions ne sont toutefois pas nécessairement transposables aux Antilles françaises, où les contraintes réglementaires sont plus fortes. Les priorités diffèrent également selon les territoires. « À part les Français, personne ne parle des impacts sur la santé des populations, relève Charlotte Gully. Au Mexique, c'est l'impact économique qui prime, avec l'objectif de maintenir des plages attractives pour le tourisme. »

Le véritable défi est donc moins de trouver un usage aux sargasses que de bâtir une filière capable de les transformer régulièrement, de la mer au produit fini. Pour qu'elles cessent, enfin, d'être un déchet que l'on déplace.


Mariane Aimar-Godoc


Article paru dans l'emag Outre-Mer Grandeur Nature N°33.

 

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